Rencontre avec Bruno Pons Levy

Écrivain, auteur des textes de Marc  O

Propos recueillis par Joseph Achoury (Rock&Folk)

Comment vous êtes-vous retrouvé embarqué dans le premier album francophone de Marc O?

Bruno Pons Levy : Après des années d’immersion dans la scène rock britannique, ça commençait à sérieusement le titiller de renouer avec sa langue maternelle. C’est là que nous avons scellé un pacte fondateur en ce qui concernait, si j’ose dire, la face française de Marc O. Je m’occuperais du texte, lui de la musique, sans qu’aucun d’entre nous n’interfère avec la manière que nous aurions de traiter notre sujet.

 

On ressent bien cette double identité à la première écoute de l’album. Une œuvre en deux pans culturels, car son auteur l’arpentera tout du long depuis ses toits d’ardoise tandis que son compositeur la poursuivra d’un bout à l’autre entre ses murs de brique.

Et pourtant, si vous tendez l’oreille, Paris passe au prisme de Londres et Londres au prisme de Paris. Et leurs psycho-organismes génétiquement modifiés n’en font que mieux souligner le mariage de l’uniformisation et de l’individualisme auquel nous a habitués le village planétaire.

 

Je profite de vous avoir sous la main, Bruno Pons Levy, pour décortiquer l'album avec vous.

 

2.  LES DÉMODÉS

Qualifieriez-vous Les démodés de chanson antiprogressiste?

Si l’on s’en tient à l’adage : «il faut vivre avec son temps», les démodés sont indéniablement en décalage avec leur époque. Faut-il en conclure qu’ils ont un temps de retard ou bien un temps d’avance sur les autres?

 

Vous êtes en train de nous dire que les démodés sont les nouveaux antiréactionnaires…

Non. Ce que je dis, c’est qu’il faut parfois aller chercher des réponses dans le passé quand le présent échoue à résoudre les problèmes auxquels on le confronte.

 

Pouvez-vous nous en donner un exemple?

Eh bien, par exemple, face aux injustices des grandes démocraties modernes que peuvent engendrer les inégalités croissantes entre nouveaux ou anciens pauvres et anciens ou nouveaux riches, les attitudes d’un Gabin ou d’un Gardel sont des modèles de dignité, d’enthousiasme et d’humilité face aux petites et grandes misères de l’existence. Un antidote contre le déprimisme postmoderne.

1.  LE TEST DE LA FEMME À BARBE

Le Test de la femme à barbe. Ce titre m’intrigue… Est-ce une chanson sur les personnes transgenre?

D’une certaine façon, oui. Mais alors, au sens où chacun d’entre nous, homme ou femme, doit assumer sa connexion interne avec l’autre sexe.

 

Pourriez-vous, en deux mots, nous expliquer en quoi consiste ce test?

L’idée c’est de travestir visuellement un individu qui aurait tendance à abuser de ses avantages physiques pour parvenir à ses fins, et là, de voir ce qui arrive. Est-ce que son charisme résiste à la distorsion des apparences, autrement dit, provient-il de l’intérieur? En général, ça ne trompe pas.

 

De prime abord, on a l’impression que la chanson est un duo conçu pour un homme et une femme se répondant l’un l’autre…

Et en même temps, on est confronté à deux monologues qui se succèdent. Deux versions d’une seule et même chanson. Ici, on ne cherche pas à explorer les versants féminin et masculin de la nature humaine, mais plutôt, l’humanité commune aux deux sexes biologiques.

 

3.  LE FONDU DES BAS-FONDS D'ÉCRAN   

Le héros du Fondu des bas-fonds d’écran se propose d’être un «Ass» ou un «Ange» pour ceux qui entrent en communication avec lui. Que signifie cette allusion au créateur de WikiLeaks, Julian Assange?

Dans le monde virtuel, le réel est aboli, mais pas forcément la réalité. Le Fondu est d’abord un fondu de sensations virtuelles. Il se fond dans son fond d’écran et disparaît dans les bas-fonds de la cité authentique. Et ironiquement, tout ce qu’il fait depuis sa cachette est visible et influe de toutes parts sur la planète connectée.

 

Mais Julian Assange est d’abord un personnage politique.

C’est au plan géostratégique qu’on peut parler de personnage à double visage. Assange est un ange au sens où il défend les libertés individuelles menacées au nom de la raison d’État. Mais c’est aussi un véritable ass hole dès lors qu’il divulgue les seuls documents classés secret défense des USA. Si l’on prône la transparence, elle doit être totale. On montre tout ou bien on ne montre rien… sans quoi, on inverse l’asymétrie des conflits au lieu de l’abolir. De surcroit, on fournit des informations classifiées qui seront utilisées contre le monde libre par les tyrannies qui y auront accès.

 

D'accord. Mais en même temps, le Fondu, ce n’est pas réellement Julian Assange…

Nous sommes tous Julian Assange. Va falloir faire avec.

4.  L'HOMME DU MONDE 

Faire référence à Erwin Shrödinger ou Raymond Aron dans une même chanson, ce n’est pas banal…

Ça correspondait exactement à la règle qu’on s’était fixée au départ. L’auteur et le compositeur ne devaient s’imposer ni un thème ni un style approprié. Chacun devait garder son point de vue sur sa part respective du boulot pour que soit préservée une radicalité créative de part et d’autre. Quand j’ai posté le texte a Marc, ça l’a complètement désorienté. Il a sauté sur le téléphone pour avoir des éclaircissements sur l’expérience du chat de Schrödinger ou la pensée de Raymond Aron avant de s’attaquer à la composition. Et quand il m’a renvoyé la musique, là, ça m’a complètement désorienté…. J’espère que le résultat final aura fait marrer Erwin et Raymond.

 

Comment définiriez-vous la relation que vous entretenez avec Marc O?

Je l’ai rencontré le jour de sa naissance. J’avais deux ans et demi, à l’époque. Et croyez-moi ou non, il n’a pas changé. Lorsqu’il veut se faire entendre, il sait donner de la voix.

 

Comment résumeriez-vous L’homme du monde?

Je me suis risqué à établir un parallèle entre le principe de superposition de Schrödinger et les systèmes économiques globalisés. À l’aube de la crise financière de 2008, tout économiste sérieux auquel on demanderait de mesurer la probabilité que la globalisation ait survécu au Krach vous ferait la même réponse que Schrödinger à propos de son chat, à savoir que le système est à la fois vivant et mort. Si vous voulez saisir le paradoxe, il faut renverser le sujet pour creuser la question de l’antiglobalisation. Ce qui est paradoxal c’est d’être protectionniste uniquement quand ça nous arrange. La flexisécurité pour moi, et les petits esclaves chinois encore pour moi. C’est toujours casse-gueule de vouloir gagner sur tous les tableaux.

 

5.  L'HOMME DE L'OMBRE

Diriez-vous de L’homme de l’ombre que c’est une chanson à caractère autobiographique?

Je ne l’espère pas! Vous me filez un doute, là…

 

La chanson débute par une scène de crime et s’achève par l’arrestation de l’assassin d’un auteur à succès, un assassin qui va s’avérer être l’acteur fétiche de cet auteur. Au fond, la chanson met en scène l’une des nombreuses échappatoires possibles au fameux paradoxe du comédien…

La pire échappatoire. Le mec est un véritable pervers narcissique. Il ne supportait plus de se sentir vivre dans l’ombre de son auteur alors que c’est lui qui était dans la lumière.

 

La chanson aborde le thème de la remise en cause du principe d’autorité dans les sociétés postmodernes.

La contestation de l’autorité a été l’un des grands thèmes du rock au siècle dernier. Il faut maintenant creuser le sujet et déminer le champ du désir. Il est plus important pour moi de dénoncer l’injustice que l’autorité. Par ailleurs, je pense que l’on trouve plus rapidement sa place dès l’instant qu’on ne cherche plus à ravir la place d’un autre.

6.  RENDONS LE LEURRE 

Rendons le leurre aborde un thème classique, celui des canons de la beauté, mais sous un angle assez inédit…

Et pour cause. Ce n’est pas simplement une chanson sur la beauté intérieure. Ce serait plutôt une chanson où est clairement posée l’analogie entre le racisme et les canons de la laideur sous-jacents aux canons de la beauté. Cette forme d’ostracisme correspond aussi à celle qui frappe une personne d’origine étrangère, une personne atteinte d’un handicap physique ou un enfant surdoué.

 

Il faut avoir le texte sous les yeux pour s’apercevoir qu’il débute par un jeu de mots…

C’est une condensation du fond et de la forme. On entend «Rendons-le-leur» — l, e, u, r. On se demande ce qu’on va leur rendre : «le leurre» — l, e, u, r, r, e. On leur rend cette fausse réalité en échange des qualités réelles d’une personnalité. Rendons le leurre est un hymne qui met les pieds dans le plat des préjugés tout en évitant l’écueil du politically correct.

 

Citer Daniel Emilfork et Alice Sapritch dans une chanson en 2016… fallait oser!

Vous avez raison. Mais la culture populaire, c’est encore de la culture. Et la culture, ça demande un minimum d’effort et de recherche.

7.  LE CASANOVICE

J’ai l’impression que ce titre, Le Casanovice, se prête à moult interprétations… je me trompe?

Casanovice est un mot-valise doté, en outre, d’un double-fond. Il dénonce le vice du machisme tout en prêtant au plus célèbre des libertins les attributs du novice éternel. Casanova, dont Adorno souligne justement qu’il désignait ses conquêtes par une lettre plus souvent que par un nom, fait endosser à chaque nouvelle imprononçable, pour ainsi dire, la posture de Dieu. Dans son cas, l’érotomanie est une forme de sacerdoce.

 

On dirait que le Casanovice combine les traits de caractère de Don Juan et de Chérubin, amoureux de l’amour.

C’est juste. En quelque sorte, il pèche par idéalisme.

 

8.  LE DISSYMÈTRE   

Le personnage du Dissymètre semble avoir des points communs avec le héros d’une autre chanson de l’album, intitulée L’Homme de l’ombre.

On peut imaginer, en effet, que l’Homme de l’ombre aura été jugé irresponsable de ses actes lors de son procès pour homicide. On le découvre en ouverture, au moment de son hospitalisation psychiatrique, et c’est le Pr. Rorshach en personne qui va lui faire passer son célèbre test. Il en déduit que son cas s’est aggravé. Le pauvre fait tout ce qu’il peut pour dissimuler au grand psychiatre la liaison secrète qu’il entretient avec sa femme Olga, sauf que cette liaison est un fantasme complet.

 

Pendant les prérefrains, il semble être victime d’hallucinations auditives.

Effectivement. Une sorte de jus de Bible mal digéré lui ressort par les narines. Son Dieu est aussi rustre avec lui qu’il s’est montré irrévérencieux à Son égard. En réalité, son subconscient lui parle et juge ses actes.

 

Traditionnellement, lorsqu'un chanteur se hasarde sur le terrain des Saintes Écritures, ça vire très vite au prêchi-prêcha.

C’est la raison pour laquelle il fallait maltraiter les passages relatifs à la Bible. Ils seront abordés sans révérence, avec un Dieu parlant l’argot et entouré d’angelottes qui, bien roulées dans leur cuir blanc, reprendront le refrain avec Lui.

 

9.  LE TRIANGLE AU CARRÉ

Cette façon de s’affirmer comme Franglais cache-t-elle une dénonciation du nationalisme?

C’est avant tout une manière pour Marc O de déclarer sa flamme à sa deuxième patrie. C’est le rock anglais qui est à l’origine de sa vocation. C’est encore lui qui l’a poussé à migrer outre-Manche au milieu des années 1990.

 

Il y a tout de même un petit air de protest song antifasciste qui se fait sentir d’un bout à l’autre de la chanson.
C’est sans doute dû au fait que le compositeur de la chanson est juif. Et comme le compositeur est le frère de l’auteur et que l’auteur c’est moi, il se peut que l’histoire du nationalisme et du fascisme européen ne me laisse pas tout à fait indifférent.

 

Et le triangle au carré, c’est quoi? un truc ésotérique?

Ésotérique… Ne pas confondre avec oser la trique. Vous ne trouverez ici ni triangle de Vénus ni carré plongeant.

 

Non, sérieusement…

Sérieusement, le triangle au carré, c’est l’idée que le multiculturalisme ne condamne pas quelqu’un à se contenter de plusieurs fractions d’identités. Bien loin de là, il dote l’expatrié de plusieurs cultures vivantes. Après tant d'années passés en Angleterre, Marc O a une certaine légitimité pour attester que la binationalité aide à mieux se connaître en observant chaque univers culturel du point de vue de l’autre.

10.  ÉPILOGUE   

Et si le triangle, ce n’était pas tout bonnement l’évocation d’une île de forme triangulaire dénommée Grande-Bretagne?

En tout cas, c’est la première image qui saute aux yeux. Le Franglais est comparé à un triangle au carré, au sens où son ouverture à une autre culture lui permet de se déployer, où sa deuxième culture vient enrichir et renforcer la première. Par opposition, le nationaliste reste coincé dans ses propres limites physiques et mentales aussi indépassables que le sont les frontières de son pays.